Sans toit ni loi : les cétacés du Saint-Laurent /the Cetaceans of the Saint-Lawrence.

Fonderie Darling, Montréal, Québec.
24 septembre 2020 au 4 seprembre 2021

SANS TOIT NI LOI : COMMENT ACCUEILLIR UNE BALEINE EN PEINTURE

Dans un poème récent, Cynthia Girard-Renard imagine un monde post-apocalyptique où l’on se promène en licorne dans les rues de Montréal, où les mamans bélugas siègent au parlement à Québec, où toutes les maisons de la province sont recouvertes de papillons monarques. C’est un rêve dans lequel « [i]l n’y a plus d’avions, mais les baleines bleues et les grands rorquals nous offrent des voyages dans les mers du Sud[1]. » Il ne s’agit pas de filer sous les tropiques pour échapper aux rudesses de l’hiver québécois. Bien plutôt, le poème réinvente nos modes d’être et d’exister à ce monde à partir d’alliances nouvelles avec les autres vivants – qu’importe s’ils sont imaginaires ou réels car après tout, dit Girard-Renard, « ça fait tellement longtemps que la fin du monde est passée ».

Comment nous orienter et vivre ensemble quand nos repères collectifs sont sans cesse bouleversés ? La philosophe Isabelle Stengers a proposé de « penser à partir du ravage » en mobilisant à la fois un engagement activiste et des gestes de guérison fondés sur une culture du récit. Elle définit ainsi l’écologie comme une « pratique d’observation, d’attention et d’imagination[2] » qui relie de manière transversale l’environnement à la vie sociale et aux subjectivités. C’est précisément ce que Cynthia Girard-Renard met en œuvre depuis une vingtaine d’années dans sa peinture et sa poésie : une pratique énergétique qui invente des espaces hauts en couleurs pour vivifier – jamais moraliser – nos imaginaires ; un travail allègrement anarchiste qui décrit les interactions, les amitiés et les désirs possibles entre toutes sortes d’humains et toutes sortes d’animaux, mais aussi entre toutes sortes de styles picturaux, d’histoires et de pratiques culturelles ; le tout hébergé à l’enseigne d’une hospitalité excentrique et voluptueuse. L’observation, l’attention, l’imagination, dit Stengers : c’est également ce à quoi l’artiste nous convie en tant que participants de ses fééries militantes.

Comment s’y prendre alors pour accueillir une baleine bleue dans l’espace d’un tableau ? La réponse s’impose d’elle-même : il faut mettre la peinture hors de ses gonds. Car il n’est pas question de miniaturiser le plus grand animal vivant sur notre planète pour la commodité d’un faux-cadre à taille humaine[3]. [1][JYH1] Dans la Grande salle de la Fonderie Darling, l’artiste a ainsi suspendu le mobile grandeur nature d’une baleine bleue, dont le corps élancé – 21 mètres de long – devient l’étalon imaginaire de l’espace industriel. Voilà une sculpture monumentale et pourtant rigoureusement à l’échelle, qui produit une sorte de collage spatial entre deux règnes qui n’étaient pas destinés à se rencontrer, n’était la proximité du fleuve Saint-Laurent, milieu de vie saisonnier de la baleine solitaire et voie de navigation pour la production et le commerce des humains. C’est quand même encore de la peinture : 1 500 pieds carrés de monochrome bleu peint à la main sur papier kraft, cousu et monté sur des arceaux de bambou. Une peinture hors d’elle-même, la gorge ourlée de rose, comme en extase.

Cependant, c’est moins la prouesse technique qui intéresse Girard-Renard que l’élaboration d’un environnement propice à la rencontre inter-espèces. Pour ce faire, elle a conçu un théâtre expérimental de couleur, de papier et de son à la manière d’un décor éphémère pour numéro de saltimbanques. S’y déploie un ensemble d’interfaces mêlant fantaisie et archive, qui activent nos rapports réels et imaginaires avec la baleine, manipulent nos souvenirs et déjouent nos habitudes de pensée, comme s’il fallait réveiller les clichés de baleine qui traînent dans les recoins de notre cerveau pour approcher l’animal.

[2] À l’entrée de la Grande salle, un dessin est épinglé au mur comme une affiche sauvage. Y dansent, dans un étourdissant all-over, un banc de baleines miniatures griffonnées à la volée, des hachures colorées et des titres plus accrocheurs les uns que les autres – Wonderful Whales, Ma tante est un cachalot, The Secret World of Whales et autres Dessous des baleines. Bien malin cependant qui saura trancher si ces baleines mi-emoji mi-graffiti font la promotion de livres illustrés pour enfants, les fanons à l’air, ou si elles sont en pleine manifestation pour défendre leurs droits, l’évent fumant et brandissant des slogans – Les baleines préfèrent le chocolat !

[3] Le plancher de la galerie est constellé de sculptures légères en papier : d’oursins à pois, d’étoiles de mer fripées à l’éclat fuchsia, de homard mauve et de crabes aux teintes corail. Toute une faune océanique qui nous enchanterait si elle n’était démesurée et n’irradiait de couleurs aussi vibrantes que d’allure toxique. Pour ne rien arranger, des bouteilles d’eau minérale géantes ont coulé dans ce fond marin. Certaines coquilles d’oursin vrombissent même par intermittence du bruit d’une foreuse ou de la détonation d’un moteur. Est-ce cela qui se produit, « quand ça fait tellement longtemps que la fin du monde est passée » ?


Nous marchons donc au fond de l’océan, une perspective qu’aucun croisiériste de baleines ne pourra jamais connaître. Car enfin, si l’animal s’est déplacé sur le terrain des humains, sous le toit temporaire de la Fonderie Darling, l’artiste a pris soin de ne pas en faire une attraction touristique. Nul jet d’embrun à guetter. Nul splash acrobatique à espérer. C’est la baleine de papier qui nous surplombe et non l’inverse. [4] Nous marchons au fond de l’océan, la tête renversée, l’œil parfois attiré par la nomenclature des mammifères marins habitant le Saint-Laurent, dont les lettres miroitent sur les murs comme des reflets d’eau. Et nous glissons, longtemps, longtemps, tout contre le ventre de cet être souverain, à la fois libre et paria comme la vagabonde qui hante le film Sans toit ni loi (1985) d’Agnès Varda.

[5] De lentes et puissantes vocalisations emplissent tout l’espace depuis que nous y sommes entrés. Ce sont les chants de baleines à bosse, hissés dans les années 1970 au sommet du hit-parade des albums pressés sur vinyle, grâce à la diffusion mondiale d’un 33 tours par le magazine National Geographic. Songs of the Humpback Whales (1979) est justement reproduit, plus grand que nature, dans une sculpture adossée contre le mur de briques au fond de la Grande salle : l’imposant disque noir dressé à la verticale tourne sur lui-même suivant un mouvement continu et hypnotique, comme s’il amplifiait l’écho des compagnes de voyage invisibles de la baleine solitaire, jusqu’à nous faire franchir les murs de la Fonderie Darling, nous projeter dans l’immensité et nous faire littéralement perdre pied.

[6] Par-delà son propre univers artistique, Cynthia Girard-Renard s’attache à mettre en dialogue sa recherche sur les cétacés du Saint-Laurent, dont la présente exposition constitue le premier volet. Dans un geste d’hospitalité et de rassemblement polyphonique dont elle est coutumière, elle invite des artistes de diverses disciplines à partager leurs réflexions et à féconder notre imaginaire collectif sur les mammifères et les écosystèmes marins. Mary Anne Barkhouse, Geneviève Dupéré, Maryse Goudreau, Isabelle Hayeur, Ida Toninato, Susan Turcot et, grâce à une collaboration avec Guillaume Lafleur de la Cinémathèque québécoise, d’autres artistes et cinéastes, feront ainsi entendre leurs voix tout au long de l’exposition pour répondre à l’appel des baleines, en prolonger les résonances et nous proposer des repères qui, souhaitons-le, contribueront à affermir nos propres pratiques d’observation, d’attention et d’imagination.

Ji-Yoon Han



[1] Cynthia Girard-Renard, « : loup / rat / gant : », dans T’envoler, catalogue d’une exposition personnelle de Myriam Jacob-Allard, Montréal : Dazibao, 2019, p. 15.

[2] Isabelle Stengers, Résister au désastre. Dialogue avec Marin Schaffner, Marseille : Wildproject, 2019, p. 19-20.

[3] Signalons l’apparition précoce d’un petit béluga dans la peinture de Girard-Renard dès 2003, dans La disparition : le béluga, la morue et les Expos (130 x 284 cm).


[JYH1]Note : je propose pour faciliter la lecture d’utiliser, soit des numéros qui correspondent aux œuvres sur le plan de salle (ce que j’ai fait ici), soit le titre des œuvres en caractères gras au début du paragraphe. Dans le plan de salle, il me semble que no. 6 (ou dernier numéro) devrait correspondre au programme public (conversations, performances, projections et compagnie) qui fait partie intégrante du propos artistique. À discuter.


Presse/Press:
1. Canadian Art 2021
2. Le Devoir 2021
3. Vie des Arts 2021

Vidéo:
1. Fonderie Darling

SANS TOIT NI LOI: HOW TO ACCOMMODATE A WHALE IN PAINTING

In a recent poem, Cynthia Girard-Renard imagines a post-apocalyptic world where people ride unicorns on the streets of Montreal, beluga mothers sit in parliament in Quebec City, and all the houses across the province are covered in monarch butterflies. In this dream “there are no more planes, but blue whales and the great rorquals take us on journeys to the South Seas.”[1] It’s not a question of escaping the harsh Quebec winter by lounging in the tropics. Instead the poem reinvents our modes of being and existing in the world through new alliances with other living creatures—whether real or imaginary, since, as Girard-Renard points out, “the end of the world came such a long time ago.”

How can we find our bearings and live together when the common reference points are being constantly disrupted? Philosopher Isabelle Stengers proposes that we “think from the starting point of devastation” by mobilizing both an activist engagement and a series of healing gestures informed by a culture of storytelling. She defines ecology as a “practice of observation, attention, and imagination”[2] that transversely connects the environment to social life and subjectivities. This is precisely what Girard-Renard has been investigating for more than twenty years through painting and poetry: an energetic practice that invents colourful and unique spaces to revitalize—never moralize—our imaginaries; a joyfully anarchist work that describes the interactions, friendships, and desire possible between all kinds of humans and animals, but also between all kinds of pictorial styles, histories, and cultural practices, all done in the name of an eccentric and voluptuous hospitality. Observation, attention, imagination: the artist invites us to experience these very states as we enter her radical fairylands.

How does one go about accommodating a blue whale in the space of a painting? The answer is self-evident: one needs to take the painting outside of its frame. Particularly since we’re not talking about miniaturizing the largest living animal on our planet for the convenience of a stretcher on a human scale.[3] [1] In Fonderie Darling’s Main Hall, the artist has suspended a life-size mobile of a blue whale whose slender body—twenty-one metres in length—becomes the imaginary standard of the industrial space. This monumental yet rigorously to scale sculpture produces a kind of spatial collage between two realms that would have never met if it wasn’t for the proximity of the Saint Lawrence River—a seasonal home of the solitary whale and a shipping route for human production and commerce. The sculpture is nonetheless a painting: 1 500 ft2of monochromatic blue hand-painted on Kraft paper, then sewn and mounted on bamboo hoops. A painting reaching outside itself, throat hemmed with pink, in ecstasy.

However, rather than focusing on the technical feat, Girard-Renard is more interested in creating an environment conducive to an interspecies encounter. To achieve this, she has imagined an experimental theatre of colour, paper, and sound in the style of a temporary set for a travelling circus. Here, a variety of interfaces, combining fantasy and archive, activate our real and imaginary relationships with whales, manoeuvre our memories, and thwart our habitual ways of thinking, as though we needed to trigger the stereotypes of whales lying deep in our minds in order to come closer to the animal.



[2] At the entrance of the Main Hall, a drawing is pinned on the wall like a wild poster. In it dance, with a dizzying all-over style, a school of whales sketched on the fly, colourful cross-hatching, and eye-catching titles—Wonderful Whales, Ma tante est un cachalot, The Secret World of Whales, and Les dessous des baleines. Yet we’d be hard-pressed to decide whether these half-emoji, half-graffiti whales are promoting illustrated children’s books, baring their baleen at us, or protesting for their rights, venting their blowholes and brandishing slogans—Les baleines préfèrent le chocolat [Whales Prefer Chocolate]!



[3] The gallery floor is constellated with light paper sculptures: polka dot sea urchins, crumpled fuchsia starfish, purple lobsters, and coral-orange crabs. A variety of marine life that would enchant us if it wasn’t oversized and didn’t radiate toxically vibrant colours. To make sure that nothing stays too tidy, giant bottles of mineral water have spilled on this ocean floor. And some of the sea urchin shells intermittently hum noises of drills or rumbling engines. Is this the result of “the end of the world [coming] such a long time ago”?

We are walking on the ocean floor, experiencing a perspective that someone on a whale watching cruise could never know. In the end, while the whale may have come on human soil for a temporary visit under Fonderie Darling’s roof, the artist made sure not to turn it into a tourist attraction. There is no spray to watch out for. No acrobatic splash to expect. The paper whale is the one that hangs over our heads, not the reverse. We are walking on the ocean floor, head upturned, our eyes sometimes drawn to the nomenclature of marine mammals populating the Saint Lawrence, the letters of which sparkle on the walls like the reflections of light on water. [4] And for a long, long time, we slide along the underbelly of this sovereign being, at once free and an outcast just like the female drifter haunting Agnès Varda’s 1985 film Sans toit ni loi.[4]

[5] From the moment we entered, we began hearing the slow and powerful vocalizations that fill the whole space. They are the calls of humpback whales, raised to the top of the vinyl album charts in the 1970s, thanks to the worldwide distribution of an LP produced by the National Geographic. Songs of the Humpback Whales (1979) is closely reproduced, larger than life, in a sculpture installed against the brick wall at the back of the Main Hall: set vertically, the massive black disk spins with a continuous and hypnotic motion, as though amplifying the echo of the invisible travelling companions of the solitary whale, taking us beyond Fonderie Darling’s walls, projecting us into the vastness and making us, literally, lose our footing.

[6] Beyond her own artistic universe, Girard-Renard is committed to creating dialogue between others’ explorations and her own research on the cetaceans of the Saint Lawrence, the first part of which makes up the current exhibition. In a gesture of hospitality and polyphonic assembly that is customary for her, she has invited artists from different disciplines to share their reflections and enrich our collective imaginary of marine mammals and ecosystems. Mary Anne Barkhouse, Geneviève Dupéré, Maryse Goudreau, Isabelle Hayeur, Ida Toninato, Susan Turcot and, thanks to a collaboration with Guillaume Lafleur and the Cinémathèque québécoise, other artists and filmmakers will make their voices heard for the duration of the exhibition, answering the whales’ call by prolonging the resonances and offering reference points that will hopefully contribute to strengthening our own practices of observation, attention, and imagination.

Ji-Yoon Han

Translated by Oana Avasilichioaei



[1] Cynthia Girard-Renard, “: loup / rat / gant :” in T’envoler, catalogue of solo exhibition of Myriam Jacob-Allard (Montreal: Dazibao, 2019), 15 (our translation).

[2] Isabelle Stengers, Résister au désastre. Dialogue avec Marin Schaffner (Marseille: Wildproject, 2019), 19–20 (our translation).

[3] Note the early appearance of a small beluga in 2003 in Girard-Renard’s La disparition: le béluga, la morue et les Expos [The Disappearance: The Beluga, the Cod and the Expos] (130 x 284 cm).

[4] While Varda’s film was released in English as Vagabond, the title (of her film and Girard-Renard’s show) literally translates as With No Roof or Law. (Trans.)




11 novembre - 20 décembre 2017